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LE REGARD DU PERSONNAGE: Javier Bardem dans No Country For Old Men

  • Photo du rédacteur: QUATRIEME MUR
    QUATRIEME MUR
  • 15 août 2024
  • 4 min de lecture

La prochaine fois que vous aurez une conversation avec quelqu'un, essayez de noter où va votre regard quand vous parlez, puis quand vous écoutez. Notez aussi la situation, la teneur de la conversation, les émotions que la situation vous procure, et la relation que vous avez avec votre interlocuteur. Est-ce votre compagne, votre père, votre mère, une soeur, un ami, un 'bon pote', un voisin, un patron? En tant qu'acteur tous ces paramètres guideront votre regard pendant la scène.


Prenons une conversation banale sur la pluie et le beau temps entre collègues, à la machine à café. Le dialogue est cordial: il s'agit de votre collègue, pas de votre meilleur ami. Lors des phases d'écoute votre regard sera certainement fixé sur votre interlocuteur pour mieux entendre, mieux intégrer son propos, et même suivre ce qu'il vous dit en lisant sur ses lèvres, si toutefois son élocution était mauvaise.


En revanche, lorsque vous parlerez, il y aura de fortes chances pour que votre regard aille seulement de temps en temps accrocher son regard, pour appuyer votre propos, pour voir sa réaction, noter son éventuelle approbation/désapprobation. Le reste du temps vous n'allez pas accrocher le regard de votre interlocuteur, mais regarderez ailleurs. Car il y a de grandes chances que votre collègue vous prenne pour un psychopathe si lorsque vous lui parlez de la météo du jour, vous le fixiez dans les yeux sans jamais dévier. Il se dirait que quelque chose ne va pas chez vous.


  • De la même façon, si vous vous disputez avec votre conjoint, vous aurez tendance cette fois à le regarder fixement. Parce que vous ressentirez une émotion forte. Vous serez en colère, déçu, suspicieux, alors votre regard aura besoin d'accrocher celui de l'autre pour y déceler les réactions éventuelles.


La direction du regard du personnage dépend donc de cinq facteurs essentiels:


1) la nature de votre personnage;

2) la situation;

3) la relation que vous avez avec votre interlocuteur;

4) la teneur de votre propos;

5) les émotions qui vous traversent à cet instant t.


Ces cinq facteurs permettent au regard de se poser naturellement où il faut à chaque instant, mais aussi de gérer le battement des paupières en lui-même. Car le simple fait de cligner des yeux n'est pas identique chez tout le monde. Certains le font peu, d'autres très souvent, certains légèrement, d'autres lourdement, certains parce qu'ils ne veulent pas avouer un problème de vue, d'autres parce qu'ils trouvent que ça fait plus joli, etc.


Maitriser son regard est essentiel. Les yeux, depuis la pupille jusqu'au blanc des yeux, accrochent la caméra et la lumière. Ainsi un personnage filmé en gros plan qui a les yeux baissés pour tout à coup les relever accrochera l'attention du spectateur. Sur un grand écran et en gros plan, imaginez combien les yeux d'un acteur sont immenses! Aucun mouvement de pupille ne passera inaperçu.


Dans No Country For Old Men, Javier Bardem incarne Anton Chigurh, un tueur à gages psychopathe, engagé pour retrouver Llewelyn Moss (Josh Brolin). Sur la route, alors qu'il va pour payer son plein dans une station service, un pompiste lui pose cette question apparement banale: « il pleut d'où vous venez? ».


Pourquoi le pompiste demande t-il ça? Est-ce pour faire la conversation? Alors pourquoi n'a -t-il pas parlé du temps qu'il faisait ici? Comme rien n'est précisé sur ce personnage de pompiste, on pourrait l'imaginer fan de romans policier, et, pour tuer l'ennui dans sa station la majeure partie du temps désertique, il aime s'essayer à être Sherlock Holmes: à déduire des choses sur ses clients à partir de minces indices. Une paire de chaussures trop habillée, une montre trop grande, des traces de gouttes de pluie séchées sur le capot d'une voiture, etc.


Anton Chigurh dans sa splendide paranoïa y voit une carte de police. Or, le premier policier qu'il voit dans le film, il l'étrangle avec ses menottes. Pour Anton, la question du pompiste est indiscrète, bourrée de sous entendus. C'est un affront.


A partir de là, son regard va se poser sur le pompiste pour ne plus le lâcher. La scène escalade tout de suite en tension. Le pompiste comprend très vite qu'il a affaire à un anormal jusqu'à ce qu'Anton sorte une pièce et lui demande de choisir pile ou face. Sans que cela soit clairement dit, rester en vie dépendra de son choix.

Pile ou face.


Le pompiste n'arrive pas à y croire et essaie de se défiler, mais Anton est inflexible. Yeux fixes. Ce qu'il fait passer dans son regard évolue au fil de la scène, mais il est toujours fixe, à chaque instant nourri du fil de pensées du personnage.


« Face...? » Bien obligé de choisir, le pompiste attend maintenant que le couperet tombe.


Alors, le regard d'Anton descend du pompiste à la pièce, et soudain toute tension retombe. Face. Toute tension dans le regard de Anton disparaît soudain. Il ne fixe plus le pompiste, son regard se pose ailleurs, on le devine regarder par la fenêtre. Il est passé à autre chose.


Si Bardem n'avait pas maitrisé son regard pendant toute cette scène, en installant une tension comme un élastique que l'on tend, et en le détendant soudain alors que l'on craignait qu'il ne se rompe, la scène n'aurait pas fonctionné.


Si l'acteur ne croit pas à son personnage et à ce qu'il est en train de vivre, il sera traversé de pensées personnelles qui n'ont rien à voir avec la scène, et ses yeux le trahiront les premiers. La scène paraitra vide de sa substance.


En sachant maitriser son regard, l'acteur saura montrer sa précision en tant qu'artiste et nous en apprendra autant voire plus sur la psychologie de son personnage qu'avec un pan entier de texte explicatif. En en maitrisant aussi bien les aspects techniques qu'organiques, il saura sublimer son art.










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